
Mémoires de guerre d’un pilote de chasse finlandais.
Maison d’édition récente, Blueman compte une collection orientée Seconde Guerre mondiale, notamment pour proposer des récits aéronautiques peu ou pas connus car non traduits jusqu’à présent en français. L’angle retenu est aussi de sortir des domaines déjà abondamment traités, d’où « Cent pour sang » avec le récit d’un navigateur de B-17, « Vigie » pour le point de vue d’un mitrailleur de Lancaster ou des récits de pilotes de Spitfire, dont les « mémoires »
de George Beurling. Le dernier de la série était le récit d’un pilote soviétique de Sturmovik sur le front de l’est.
Viennent de paraître « Les Ailes de Pohjola », les mémoires d’un pilote de chasse finlandais, faisant ainsi passer le lecteur de l’autre côté du front car la Finlande s’est opposée non pas à l’Allemagne nazie mais à l’Union soviétique. Il faut ainsi découvrir un théâtre d’opérations peu connu de la Seconde Guerre mondiale. En début d’ouvrage, deux cartes permettent de se « localiser » entre Finlande et URSS séparées par 1.200 km de frontière. L’ouvrage ayant été traduit par Frank Piffer, ex-attaché de défense en Finlande, le lecteur bénéficie même d’un précis de prononciation du finnois. 103 photos de l’auteur, disséminées dans les chapitres, illustrent le propos.
Suite à l’accord germano-soviétique signé entre Molotov et Ribbentrop en août 1939, un pacte secret prévoit que la Finlande doit revenir à la sphère d’influence soviétique. D’où l’attaque
de la Finlande par l’URSS en novembre 1939. Pour la Finlande, cette guerre défensive face à l’invasion de l’Union soviétique prend le nom de Guerre d’Hiver. Elle prend fin en mars 1940 avec le traité de Moscou, suivie de la Grande Trêve, période de paix temporaire. Alors que
la guerre n’a pas encore vraiment démarré en Europe si l’on ne retient que la Drôle de guerre jusqu’en mai 1940 pour la France, la Finlande va se tourner vers l’Allemagne nazie pour obtenir un aide militaire. Forces allemandes et finlandaises agiront de concert pour l’opération Barbarossa (juin 1941) de l’attaque de l’URSS par l’Allemagne nazie. La guerre reprend donc entre URSS et Finlande, sous le nom cette fois de Guerre de Continuation.
La campagne finlandaise contre l’URSS, de concert avec l’Allemagne nazie, se déroulera de 1941 à 1944. En août 1941, Staline demandera à Roosevelt de l’aider à rétablir des relations pacifiques avec la Finlande, le refus de cette dernière amènera par la suite la Grande-Bretagne à lui déclarer la guerre en décembre 1941, la veille de l’entrée en guerre des Etats-Unis. D’autres pays alliés suivront.
C’est avec ce contexte en tête qu’il faut lire les mémoires de Eino Antero Luukkanen (prononcer Lou-ouk-ka-nen), rédigées en 1955. Ce récit écrit à la première personne, sous
la forme de chapitres courts, passe en revue quatre années de guerre, réparties en deux principaux chapitres, Guerre d’Hiver et Guerre de Continuation. C’est avec déjà 1.000 heures de vol à son actif que l’auteur débute le conflit, obtenant sa première victoire et sans doute
de la force aérienne finlandaise dès le 2e jour.
Les avions de l’escadrille sont des Fokker D.XXI déjà désuets en 1940, peu performants notamment en altitude malgré un Pratt & Whitney remplaçant le Mercury initial. Le train, fixe, permet d’installer rapidement des skis car l’hiver est redoutable, avec d’importantes chutes
de neige bloquant les opérations, les missions devant souvent se faire par conditions météo difficiles, sous un plafond bas, entre barbules et cimes des arbres. La température peut descendre à -40°C alors que la maintenance se fait à l’extérieur, de nuit, sous un éclairage bricolé. Le jour se résume à 4 ou 5 heures. Il faut faire tourner les moteurs de nuit pour être prêt au petit matin après une nuit passée sous une tente en carton.

Les difficultés ne s’arrêtent pas là car les Finlandais se battent à 1 contre 10 dans les airs. S’ils sont abattus, une paire de skis se trouve dans la cellule pour rentrer à la base… Il faut parfois passer par cinq centraux téléphoniques pour obtenir l’état-major. Malgré cela, les victoires s’accumulent contre des bombardiers Tupolev aux réservoirs peu blindés et des chasseurs Polikarpov I-16 ou I-153. Ce dernier, biplan à cockpit ouvert, peut aussi rencontrer des Gloster Gladiator finlandais… Après 105 jours de guerre, la Guerre d’Hiver prend fin pour un an de paix de la Grande Trêve.
L’armée de l’Air finlandaise se rééquipe en Brewster Buffalo, toujours un brin en retard sur les avancées techniques mais pour les pilotes finlandais, c’est la découverte de la puissance (1.000 ch), du pas variable et du train rentrant ! Au même moment la Norvège est envahie par les troupes allemandes, la Suède est en alerte et en juin 1941, l’Allemagne se retourne contre l’URSS. Le lendemain, la Finlande reprend le combat face à l’URSS. L’auteur, à la tête de 12 Brewster, mène des missions jusqu’à 2h00 du matin car les nuits sont courtes en été, imposant une alerte sur 20 heures.

La « position » de la Finlande et sa flotte aérienne fontt que des Brewster peuvent escorter des Blenheim ou des Dornier et, au sol, côtoyer des Morane-Saulnier, des Fiat, des Curtiss H-75,
un Tiger Moth de liaison ou encore des Junkers sans oublier quelques Stuka ou FW-190. Quel inventaire ! Dans les airs, il faut faire face à des MiG, des LaGG mais aussi des Hurricane, des Spitfire, des Airacobra et des P-40 livrés à l’Union soviétique via le prêt-bail.
Fin 1942, l’auteur est promu commandant et dirige un escadron de reconnaissance, retrouvant le Fokker D.XXI mais ce sera de courte durée car il est muté en mars 1943 comme commandant d’un escadron de chasse avec l’arrivée de 28 Messerschmitt Bf-109G sortant
de chaîne d’assemblage à Wiener-Neustadt. Malgré cet équipement moderne, la situation
de l’auteur reste difficile car le front s’étale sur plusieurs centaines de kilomètres et il faut disperser les appareils avec des problèmes de logistique et ce, en l’absence d’une défense aérienne suffisante.

La supériorité écrasante des Soviétiques en tanks et en avions fait que le 26 août 1944, l’auteur effectue sa dernière mission face à l’URSS, lors de sa 440e sortie. L’armistice sera signé à Moscou le 19 septembre après une trêve laissant auparavant quinze jours aux Allemands pour quitter la Finlande. Le 11 novembre, la chasse finlandaise est interdite de vol, les unités dissoutes. L’unité de l’auteur, devenu plus jeune commandant d’escadron, achève la campagne avec 270 victoires (dont 100 en 5 mois) et 11 pilotes décédés. L’auteur est titulaire de 51 victoires et 6 autres probables, étant le troisième as du pays derrière deux pilotes
aux 74 et 75 victoires.
Ainsi s’achève ce témoignage, permettant de découvrir un front peu traité par la littérature
en français, avec des pilotes ayant « combattu dans des conditions météorologiques qui auraient cloué au sol n’importe quelle autre force aérienne, opérant dans les conditions les plus rudimentaires, invariablement en infériorité numérique, bien souvent aux commandes d’appareils obsolètes ».
Au fil des pages passant en revue le rôle d’un commandant d’escadron, détaillant ses responsabilités et ses réflexions, on notera quelques situations « tendues » telle une entrée
en vrille lors d’une percée en IMC avec sortie à 150 m/sol environ toujours en IMC, ou un atterrissage forcé en 109G à 350 km/h dans une forêt après avoir été touché par la DCA, en laissant un élément de la cellule à chaque arbre rencontré pour finalement sortir indemne et revoler dès le lendemain après un retour à son unité en camion (attaqué par des Sturmovik),
à pied, en side-car et en voiture…
C’est aussi régulièrement un hymne à la nature, avec des parties de pêche dans des lacs,
des randonnées à ski, la cueillette de champignons pour améliorer l’ordinaire sans oublier
la fin de journée passée généralement au sauna.
Ce que ne dit pas l’ouvrage, c’est qu’après l’armistice avec Moscou, la Guerre de Laponie a démarré entre Finlande et… Allemagne. Dès mars 1944, Roosevelt avait demandé à la Finlande de se dissocier de l’Allemagne nazie. Après une offensive majeure soviétique en juin 1944, l’URSS a stoppé sa campagne en Finlande pour accélérer son avancée vers Berlin.
La Finlande, suite à un changement de gouvernance, passera alors du côté des Alliés de 1944 à 1945… À la fin du conflit, le pays restera indépendant – avec une part de responsabilité dans la guerre entraînant de lourdes réparations et des pertes de territoire – mais « finlandisé », une partie du territoire étant cédé à l’URSS. Ce n’est qu’en 2025 que l’armée de l’Air finlandaise a mis de côté les svastikas bleu ciel et blanches sur ses ailes, emblème retenu bien avant leur appropriation par les nazis. ♦♦♦
NB : Selon la mythologie finlandaise, les racines de l’arbre du monde se trouvent dans le Pohjola, un pays lointain, glacé et dangereux, archétype du Nord mythique où se mêlent mémoire nationale, nature sauvage et héritage du Kalevala – d’où le titre de l’ouvrage.
Illustration © G. Pozsgay / Blueman
Photos © CC/Jukka Kolppanen et Force aérienne filandaise
– Les Ailes de Pohjola, par Eino Luukkanen, 376 p. avec 103 photos et noir et blanc.
Editions Blueman. 20,00 €
