
Nouveau sur le circuit des meetings, une réplique d’un racer signé Marcel Riffard.
Surprise de dernière minute, le meeting organisé chaque année à la Pentecôte (les 23 et 24 mai pour cette année) par l’Amicale Jean-Baptiste Salis (AJBS), alias « Le Temps des Hélices », comptera une vedette supplémentaire à son programme des vols, une machine unique même s’il s’agit d’une réplique, celle d’un Caudron C-460. Son histoire mérite d’être racontée…
Retour en arrière…
Dérivé du C-450 à train fixe, le C-460 Rafale, à train rentrant actionné par air comprimé, fait partie des racers conçus sous la direction de l’ingénieur Marcel Riffard pour les Coupes Deutsch de la Meurthe au milieu des années 1930. Il s’agit d’un monoplan monoplace aux formes épurées, conçu au sein de la société Caudron-Renault à Issy-les-Moulineaux.
C’est en 1933, que la société des avions Caudron a été acquise par Louis Renault pour devenir Caudron-Renault, le constructeur automobile fournissant déjà depuis des années à l’avionneur différents moteurs.
La structure du C-460 repose sur le bois avec un revêtement en toile complété par des feuilles de magnésium pour le fuselage. La courte voilure de forme en plan trapézoïdale, sans dièdre, bénéficie d’un profil d’aile biconvexe dissymétrique d’origine russe. Le maître-couple étant réduit, l’accès au cockpit se fait par un panneau rabattant côté gauche. Le racer utilise un 6-cylindres Renault 433 de 305 ch accouplé à une hélice bipale à pas variable automatique de marque Ratier. Cette dernière est issue d’un brevet portant sur un calage variable à deux positions. Une chambre à air est gonflée avant le décollage – d’où les mécaniciens devenant des « gonfleurs d’hélices ».

Cette chambre à air appuie sur un ensemble piston-coulisseau maintenant le « petit pas ».
La valve de la vessie, dans le moyeu de l’hélice, subit l’action d’un autre piston soumis au vent relatif. Lorsque l’avion atteint une certaine vitesse, la pression du vent relatif pousse alors le piston qui ouvre la valve de la vessie. Sous l’action d’un ressort, le système entraîne la rotation de la pale et donc la variation de son calage.
Ce système automatique est à usage unique. Une fois l’hélice passée au « grand pas », il n’est plus possible de revenir au « petit pas » sauf au parking après arrêt du moteur et remise en pression de la vessie. Ceci limite fortement les performances en cas de remise de gaz en finale. Le procédé sera perfectionné par la suite avec l’installation d’un système assurant en vol le regonflage de la vessie.

Plan 3-vues du C-460 paru dans l’Aérophile de juin 1934 et illustration signée Géo Ham.
Ainsi motorisé, l’appareil est engagé à la Coupe Deutsch de la Meurthe 1934, une course de vitesse au départ d’Etampes-Mondésir avec un circuit triangulaire dont l’un des points de virage est le terrain de Chartres-Champhol.


Mais le C-460 arrive troisième derrière des Caudron C-450 et C-366. En août 1934, Hélène Boucher bat deux records de vitesse dans sa catégorie avec 412 km/h sur 100 km et 1.000 km, et aussi le record du monde de vitesse absolue avec 455 km/h. Mais Hélène Boucher va trouver la mort lors d’un vol d’entraînement
à Guyancourt en novembre 1934, aux commandes d’un C-460.
En décembre 1934, Raymond Delmotte sur un C-460 motorisé par 360 ch pousse ce record
à 505 km/h, record du monde de vitesse sur base pour les avions terrestres toutes catégories. En 1935, sur C-460, Raymond Delmotte remporte la Coupe Deutsch de la Meurthe avec
443 km/h de moyenne. La deuxième place revient à un autre C-460 avec Yves Lacombe et la troisième à Maurice Arnoux sur un C-450. Caudron-Renault monopolise ainsi le podium.
Les racers de couleur bleue participent à la notoriété du constructeur automobile.

Evocation d’un C-460 par Lucio Perinotto…
En 1936, piloté par Michel Détroyat, un C-460 équipé d’un 330 ch remporte le Trophée Greve aux National Air Races aux Etats-Unis, ainsi que le Trophée Thompson sur le même avion mais motorisé par 380 ch – ce sera le seul pilote sur avion européen à gagner ces courses. Ainsi, ce Caudron bat des appareils américains motorisés par 750 à 1.000 ch. Les Américains enragent, déposent réclamation mais doivent finir par admettre que l’aérodynamique l’emporte sur la puissance pure.
Une réplique aux Etats-Unis
Aucun C-460 n’a survécu aux épreuves du temps. Fasciné par les lignes de l’appareil, l’Américain Tom Wathen a confié, il y a une vingtaine d’années, à l’équipe de la société AeroCraftsman, animée par Mark Lightsey, la tâche de réaliser une réplique volante.
Sans plans d’origine, avec quelques plans 3-vues signés Harry Robinson – spécialiste des Caudron et auteurs d’ouvrages sur le sujet – et une poignée de photos comme base de travail, le chantier a été lancé en récupérant une structure d’aile réalisée par Tony Furukawa et un fuselage commencé dix ans auparavant par Bill Turner – ce dernier est connu pour avoir réalisé une réplique de Gee Bee.

Le chantier du C-460 a été mené en deux ans et demi avec une silhouette la plus proche du modèle original et en employant les matériaux de l’époque, donc sans l’usage de matériaux composites. Le système de rétraction du train est passé du pneumatique à l’hydraulique. Sa cinématique est spéciale, les fûts de train se déplaçant vers l’arrière lors de la rétraction, afin de trouver place entre les deux longerons de voilure, mais placés bien en avant une fois sortis pour assurer la stabilité au sol. Sur l’original, ce mouvement se faisait via une vis hélicoïdale, remplacée par un vérin hydraulique.
Actionnés par tubes de torsion, profondeur et ailerons bénéficient d’un équilibrage statique pour éviter tout phénomène de flottement aéroélastique (flutter) vu les hautes vitesses pratiquées. La direction est actionnée par câbles. Faute de trouver un moteur Renault en ligne, AeroCraftsman a retenu un moteur tchèque, un LOM 337 à injection, un 6-cylindres en ligne inversé développant 260 ch.


Ainsi, l’appareil a volé pour la première fois le 28 janvier 2009 à partir de l’aérodrome de Flabob, en Californie, aux mains du patron de AeroCraftsman, Mark Lightsey. Le C-460 rejoint les autres répliques propriétés de Tom Wathen, à savoir un DH-88 Comet, un Laird-Turner,
un Rider R-4 Firecracker – une série de belles machines des années 1930…


Arrivant peu après en France, son premier vol au-dessus de son « pays de création » a lieu le 11 juin 2009, à partir de Pontoise. L’appareil est alors aux mains du pilote d’essais Christophe Marchand, passé par Airbus (A400M) puis Bombardier à Montréal, tout en assurant les premiers vols de la réplique 0.75 du Mosquito. Il a déjà effectué aux Etats-Unis le second vol de l’engin avant de le présenter à Oshkosh en 2010.

Contacté à l’occasion de cet article, Christophe Marchand, dont les vols sur la réplique remontent désormais à une dizaine d’années, précise que « la propulsion et sa qualité « de copie » ne permettaient pas d’atteindre des performances même proches de celles des années 30. Le domaine du second régime était bien étendu. L’approche « au moteur » se faisait verrière entrouverte et légèrement glissée pour assurer un peu de visibilité. Comme l’original (calculé semble-t-il à 2 g maximum), il ne brillait pas par sa marge de manoeuvre. Mais bon, c’est un avion destiné à la ligne droite et non à virer. En vol, une fois la verrière fermée, s’il est amusant de se trouver dans une cage, la visibilité n’était pas des meilleures »…
La réplique est ensuite exposée au salon du Bourget 2009, marquant le 100e anniversaire
du premier vol d’un avion à moteur construit par les frères René et Gaston Caudron, pionniers de l’aviation au début du 20e siècle. Auparavant, l’appareil a fait une apparition statique au meeting de La Ferté-Alais, la DGAC interdisant sa mise en vol suite à des reprises d’effort des voilures jugées insuffisantes. Puis la réplique reprendra le chemin des Etats-Unis avant de sortir des mémoires…

Le retour de Renault
En 2022, pour son futur véhicule en catégorie SUV, Renault retient le nom de « Rafale ». C’est l’occasion, côté marketing, de renouer avec son passé aéronautique lors de la présentation du véhicule prévue au salon du Bourget en juin 2023, ce qui sera fait. Étienne Henry, directeur de l’expérience 3D chez le constructeur, part donc à la chasse d’un Caudron Rafale. Et c’est là que réapparaît la réplique américaine du C-460, alors stockée à Los Angeles.

Le propriétaire de l’appareil est contacté, il va falloir longuement négocier et expliquer le programme prévu pour valoriser l’appareil. Une équipe de Renault Classic est envoyée sur place. Jean Noan fait partie du voyage, pour inspecter la cellule. Ancien ingénieur de la société Bertin, il a construit plusieurs appareils en construction amateur, dont la réplique d’un Caudron C-760, lui aussi réalisé à partir de témoignages, de quelques plans et de photos de ce chasseur resté sans suite en avril 1940 – une évolution du C-714. Il lui aura fallu 12 ans, 25.000 heures et trouver un Renault de 600 ch pour mettre en l’air cette réplique, déjà présentée
à La Ferté-Alais en 2004. Il connait déjà la réplique du 460, ayant participé à sa mise au point.

Après inspection cellule et moteur, il apparaît que la réplique du C-460 est « dans un état exceptionnel » et l’objectif de le faire revoler devient une réalité, avec si possible un moteur
6-cylindres Renault à la place du moteur tchèque. Renault devient donc le propriétaire du
C-460, ramené en France, confié à Bruno Ducreux et son équipe d’Aero Restauration Services (ARS) à Dijon-Darois. Une fois tout remonté et inspecté, l’appareil a été acheminé à Dijon-Longvic pour bénéficier d’une longue piste lors des essais en vol. Bruno Ducreux effectue ainsi son « premier vol » fin avril depuis Longvic.
La réplique a déjà servi à un film de promotion du SUV pour des images au sol, avec simulation 3D pour la partie vol, sans parler de photos faites au sol.

L’appareil est toujours motorisé par un LOM même si Renault souhaite le remettre dans sa configuration d’origine, donc avec un moteur de la marque. Il fait désormais partie de Renault Classic, entité implantée à Flins, aux côtés d’autres engins historiques de la marque au Losange ♦♦♦
Pour aller plus loin :
– L’aérodynamique du Caudron Rafale
Photos © DR, CC/Georges Seguin, CC/Lionel Allorge, Renault Classic, Lucio Perinotto/Renault, Mike Shreeve, AeroCraftsman